La photographie est souvent considérée comme un art de la représentation. Elle montrerait le monde, en conserverait la trace ou fixerait un instant destiné à disparaître. Pourtant, certaines images semblent accomplir autre chose. Elles continuent d’agir bien après avoir été regardées, comme si leur véritable présence dépassait ce qu’elles donnent immédiatement à voir.
Je crois que cette puissance ne réside ni dans le sujet photographié, ni dans la seule qualité plastique de l’image. Elle naît de la forme.
Non pas de la forme comme simple composition, mais de la forme comme présence. Une présence capable de contenir davantage que ce qu’elle montre et d’ouvrir un espace où chacun peut laisser émerger ses propres correspondances.
Longtemps, j’ai cru que je photographiais des visages, des corps, des mouvements ou des paysages. Avec le recul, je comprends que ces sujets n’ont jamais constitué le véritable cœur de mon travail. Ce que je cherchais, sans encore pouvoir le nommer, était l’apparition de certaines formes. Des formes qui semblaient porter en elles une cohérence propre et continuer de résonner bien au-delà de leur apparition.
Je ne construis pas une image à partir d’une idée. J’attends qu’une forme s’impose. Lorsqu’elle advient, je la reconnais moins parce qu’elle répond à un projet que parce qu’elle produit une évidence. Cette reconnaissance précède toute interprétation. Elle est d’abord une expérience sensible.
Certaines formes possèdent une qualité singulière. Elles demeurent ouvertes. Elles semblent contenir davantage que ce qu’elles donnent à voir, sans jamais enfermer ce qu’elles portent dans une signification unique. J’ai progressivement compris qu’une forme ne devient véritablement symbolique que lorsqu’elle résiste à sa propre interprétation. Non parce qu’elle cacherait un sens qu’il faudrait découvrir, mais parce qu’elle demeure suffisamment ouverte pour ne jamais s’épuiser dans une seule lecture.
Parce qu’elle reste ouverte, une telle forme rend possibles des correspondances. Elle offre au regard un espace où souvenirs, émotions, sensations, intuitions et imaginaires peuvent entrer librement en résonance, selon l’histoire et la sensibilité de chacun.
Une photographie devient alors le lieu d’une rencontre. Ce qu’elle révèle ne se trouve dans l’espace entre l’image et celui qui la regarde.
C’est peut-être là que réside, à mes yeux, la véritable puissance de la photographie.
